Mettons de côté les arrière-pensées électoralistes, maintes fois dénoncées, qui président à la remise sur le tapis de la question de l'identité nationale dans une période préélectorale. On voudrait juste faire quelques remarques sur ce « débat ».
La première est précisément qu'il n'y a pas de débat : nous ne sommes pas face à deux conceptions de la nation entre lesquelles il faudrait trancher, choisir. Il en va de l'identité nationale un peu comme du temps selon Saint Augustin : je sais très bien ce qu'il est tant qu'on ne me demande pas de le définir, parce que je vis dans le temps. Mais aussitôt qu'il s'agit d'en fixer le concept, des difficultés considérables surgissent. De même, nous savons très bien ce qu'est l'identité nationale, tant qu'on ne nous demande pas de la définir : elle est un élément de notre vie, dont nous percevons tour à tour différents aspects, d'ailleurs passablement contradictoires. La définition de Renan dans Qu'est-ce qu'une nation ? (1882) en avait déjà cerné les éléments en tension : la nation est, selon lui, « la possession en commun d'un riche legs de souvenirs », ainsi que « le consentement actuel, le désir de vivre ensemble ». Encore faut-il ajouter que le riche legs de souvenirs est à mettre en rapport avec cette autre affirmation : « l'oubli, et je dirais même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation ». Inutile donc de demander à l'histoire des arguments en faveur de la nation. De même la volonté de vivre ensemble est précisée comme « une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore ». Tout l'enjeu du travail de Renan est de détacher la nation de tout substrat ethnique, religieux, géographique, linguistique, historique pour en faire exclusivement un concept politique.
C'est pourquoi la nation n'est invoquée que lorsqu'elle est contestée ou menacée. Soit de l'extérieur, en cas de conflit, soit quand elle fait l'objet d'une contestation interne. Ce fut longtemps le cas en France, ce ne l'est plus . Qui conteste ou menace aujourd'hui la France ? La réactivation de cette question a quelque chose d'artificiel. A moins que l'on pense que l'Europe d'une part, l'immigration, d'autre part, sont des menaces pour l'identité nationale. N'ont intérêt aujourd'hui à agiter le chiffon rouge de l'identité nationale que les nostalgiques d'un souverainisme crispé.
On ne touche qu'avec prudence à des questions aussi complexes que celle de l'identité. Et d'abord en remarquant qu'il n'est d'identité que relationnelle : c'est face aux autres, reconnu ou au contraire nié par eux, que j'éprouve mon identité. Et ces identités sont multiples, en fonction des situations où nous nous trouvons, des interlocuteurs à qui l'on a affaire. C'est pourquoi l'identité nationale n'est qu'une composante parmi d'autres des identités politiques et culturelles qui sont les nôtres. Voyez le merveilleux livre de Mona Ozouf sur son enfance républicaine et bretonne, justement intitulé Composition française (Gallimard, 2009). Je suis Français face à un Allemand ou à un Bulgare, mais aussi Européen face à un Indien ou un Africain du Sud. Je suis issu de l'immigration algérienne, comme du Poitou ou de l'immigration espagnole. Je suis de Bordeaux tout en étant de Gironde. Et je peux être franco-allemand, ou franco-algérien, tout en étant d'ailleurs marseillais ou cévenol. La règle ici est la suivante : n'assigner jamais aucune identité à l'autre, mais lui permettre de déployer son identité dans les termes qu'il souhaite. L'assignation identitaire est une des pires violences qui soit, avec son symétrique : le déni d'identité, le refus de reconnaissance. Ces deux traits sont omniprésents dans les processus de stigmatisation des populations issues de l'immigration en France aujourd'hui. Ils renvoient à une des principales difficultés de notre héritage politique : d'avoir été dans le même temps républicain et impérial.
Suivons encore Renan : la nation est lien de solidarité. La crise de la nation, aujourd'hui, est d'abord et surtout, peut-être même exclusivement, une crise de la solidarité : vous voulez parler nation ? Alors parlons de ce déni de solidarité, de ce refus de la nation qu'est le bouclier fiscal. Il n'y a pas de nation quand certains s'exonèrent des efforts demandés à tous.
Quelle est donc la nature du lien national ? Ce que tisse la nation, c'est une forme de concitoyenneté. Celle-ci n'est pas d'abord un rapport vertical de sujétion commune à un même Etat (ceci, c'est le principe dynastique, que Renan oppose formellement au principe national), mais un rapport horizontal de chacun à la communauté des citoyens. Et cette concitoyenneté a une conséquence très remarquable : de toutes les communautés humaines, la nation est la seule (avec la famille) à rassembler des membres qui ne se sont pas choisis mutuellement. Je ne choisis pas mes concitoyens et ils ne me choisissent pas non plus : nous devons nous accommoder les uns aux autres. Partout ailleurs, nos communautés sont des associations choisies, à un degré plus ou moins fort : travail, résidence, associations, partis, etc. Seule la nation est la communauté non élective par excellence. C'est pourquoi parler d'immigration choisie est particulièrement mal venu : c'est confondre la nation avec un club fermé, qui a ses propres règles d'admission. C'est vouer ceux qui arrivent à rester au ban de la nation. Et c'est transformer la nation en communauté close. Vous avez dit communautarisme ?
Résumons : en faisant mine de s'inquiéter d'une « identité nationale » qui n'est ni contestée, ni menacée, le gouvernement de Nicolas Sarkozy prend un risque considérable : celui de conforter les peurs, d'attiser les inquiétudes, de figer cette fameuse « identité nationale » autour de critères de comportements ou d'habitudes majoritaires, bref, met en péril cette cohésion même qu'elle prétend conforter. Elle va dégénérer en repli nationaliste, car il faudra des boucs émissaires. Ce sera l'Europe, ce sera l'immigration : pas même seulement l'immigration des nouveaux venus, mais celle des plus anciennement arrivés, cette immigration que plusieurs générations de nationalité française n'ont pas pu effacer car elle porte les stigmates de l'étranger : couleur de peau, langue parfois, religion. Appeler dans ces termes à débattre de l'identité nationale c'est exalter une conception ethno-communautaire de la nation, à rebours de ce que prônait Renan. Au lieu d'exalter l'identité, on ferait mieux de la rendre plus fraternelle.
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